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La colère d’Alejandre
Lorsque Mélijna revint de son court voyage à Sagan, elle apparut directement dans son antre. Elle n’avait pas prévu qu’Alejandre l’attendrait tranquillement, assis sur une chaise devant l’âtre. La froideur avec laquelle il lui souhaita la bienvenue chez elle n’augurait rien de bon. Un coup d’œil au plafond lui confirma ses craintes : elle avait oublié de faire disparaître l’image des deux Filles de Lune avant de partir. Sans attendre, elle sonda le jeune homme ; la colère qui couvait en lui atteignait des sommets inégalés à ce jour. Mais ce n’est pas tant la force de sa rancune qui dérouta Mélijna que la source de la puissance qui se cachait dessous. Pour la première fois depuis qu’elle connaissait Alejandre, elle perçut la trace d’un sortilège, probablement lancé à la naissance des jumeaux. Ce sortilège, créé par Darius et rarement utilisé, avait failli se fissurer sous la puissante poussée de colère, probablement parce qu’à l’origine, il n’avait pas été formulé dans les règles de l’art. Sa découverte la fit presque jubiler, mais elle savait qu’il valait mieux ne pas se réjouir trop vite. Peut-être les pouvoirs en latence n’étaient-ils pas aussi grands qu’elle l’espérait. Elle tenait toutefois la plus efficace façon de contenir la colère du seigneur. Elle se lança tandis qu’il la fixait toujours avec des yeux assassins.
— J’avais d’excellentes raisons de passer sous silence l’arrivée de ces deux femmes et je ne me suis pas trompée. Elles n’ont pas survécu à la traversée ; elles étaient agonisantes à mon arrivée sur les lieux. La seule bonne nouvelle, c’est qu’elles nous ont tout de même indiqué un passage vers Golia.
— Qu’est-ce qui me prouve que vous dites vrai ? l’interrompit Alejandre.
L’ironie du ton avait quelque chose de choquant, comme une provocation. Cela ne troubla pas Mélijna. Au contraire, elle souhaitait ardemment que le sire de Canac devienne enfin un homme capable de mener à bien sa quête et la sienne. Pour cela, il devait éprouver davantage de confiance en lui et cesser de la craindre ouvertement. C’était primordial. Elle espérait également que cette nouvelle arrogance envers elle fasse éclater la protection du sort de Dissim, libérant ainsi les pouvoirs du jeune homme. Elle réfléchit à toute vitesse à une façon de lui expliquer de quoi il retournait et opta finalement pour la ligne directe, devant l’impatience grandissante du maître des lieux.
— J’ai aussi découvert que tu avais été soumis au sortilège de Dissim à ta naissance…
Mélijna laissa sa phrase en suspens. Elle voulait ainsi reprendre les rênes de la conversation ou obliger Alejandre à affronter la colère qui bouillait toujours en lui. Elle obtint finalement un mélange des deux.
— Pourquoi suis-je toujours prêt à croire les mensonges que vous ne cessez de proférer pour mieux dissimuler vos agissements ? aboya-t-il d’une voix chargée de ressentiment. Et qu’est-ce encore que cette histoire de sortilège ?
Tandis qu’il parlait, la sorcière se rendit compte qu’il était préférable que le jeune homme ne brise pas le sortilège avant qu’elle ne soit à même de pouvoir en juguler les conséquences ; du moins au début. Et puis, elle avait besoin de temps pour tenter de voir ce qui s’y cachait exactement. Elle pesa donc ses mots.
— Le sortilège de Dissim est une création de Darius pour éviter que des pouvoirs et des dons exceptionnels ne se perdent totalement après une naissance. Il arrive que, pour diverses raisons, un enfant qui aurait dû naître magique ne le soit pas du tout.
— Comme moi, si l’on tient compte de ce qu’est mon frère…
Le jappement ressemblait maintenant au grondement du tonnerre.
— Exactement. Le sortilège de Dissim fut inventé pour préserver, de façon latente, les capacités magiques d’une personne dans le corps de son descendant.
Fronçant les sourcils, Alejandre cherchait à comprendre ce que cela impliquait. Mélijna attendit pendant qu’il prenait plusieurs minutes de réflexion.
— Ce qui voudrait dire que la plupart des dons hérités par mon frère dorment probablement en moi, mais que je ne peux pas m’en servir.
Mélijna hocha la tête.
— Ils ne sont là que pour être un jour transmis à ton ou tes enfants, tout en restant dans ton propre corps.
Alejandre commençait à s’adoucir.
— Et vous croyez que je pourrais réveiller ces dons ?
— Les Anciens étaient convaincus qu’il y avait une raison expliquant qu’une personne n’avait pas reçu les dons et pouvoirs de ses parents, mais ils ne voulaient pas que la génération suivante soit également pénalisée. Voilà pourquoi le sortilège de Dissim existe. Cependant, si le sort est mal jeté, la carapace peut être fissurée et laisser échapper le bagage qu’elle contient…
Un éclair de méfiance traversa les yeux du jeune sire.
— Il faudra combien de temps pour arriver à fissurer cette carapace ?
— Je l’ignore, mentit Mélijna. Je dois faire des recherches et essayer de voir ce qui pourrait donner de bons résultats.
Elle ne voulait surtout pas avouer à Alejandre qu’il n’avait qu’à piquer une sainte colère, une vraie, sans craindre de représailles de sa part, et le tour serait probablement joué. Devant cette réponse insatisfaisante, la colère d’Alejandre se réveilla, mais il n’eut pas le loisir de la laisser exploser ; le ravel de Mélijna apparut soudainement dans la pièce en croassant à tue-tête.
La sorcière écouta attentivement son oiseau. Elle l’avait envoyé sur le territoire des mancius pour s’assurer de leur loyauté, mais également pour retrouver le jeune homme aux longs cheveux roux. Elle ne tenait pas à ce que les mutants se servent de leurs nouveaux pouvoirs pour se lier avec d’autres seigneurs qui poursuivaient le même but. Contrairement à ce que Mélijna avait dit à Alejandre, elle ne pourrait pas reprendre le pouvoir octroyé aux mancius si ces derniers décidaient de ne plus s’allier à eux ; sa magie ne lui permettait pas encore de le faire. Les nouvelles que son ravel lui apportait maintenant ne concernaient pas un changement d’allégeance – du moins, pas encore – mais une visite des plus étranges, de même qu’une rencontre peu banale à l’aller. Mélijna comprit sur-le-champ que l’Insoumise que Mévor avait supposément retrouvée ne pouvait être qu’Andréa. Immédiatement, elle renvoya son fidèle ami à sa recherche. En ce qui avait trait au jeune homme que les mancius avaient reçu chez eux, elle avait l’intention de se rendre sur place très bientôt. Même si elle s’était jurée de rester terrée dans son repaire jusqu’à ce qu’elle soit capable de repérer Maëlle ou une autre Fille de Lune digne de ce nom, elle savait qu’elle ne cesserait d’y penser tant qu’elle n’aurait pas percé le secret de l’inconnu à la chevelure rousse et aux yeux gris comme un ciel d’orage. Un instant, elle se prit même à croire au retour de Mévérick et envisagea la possibilité de modifier sa propre allégeance.
* *
*
Une journée entière passa. Mélijna s’était assoupie en espérant que les hommes d’Alejandre étaient parvenus à rejoindre Naïla avant qu’elle n’atteigne le sanctuaire. Elle n’avait eu d’autre choix que de les faire voyager magiquement jusqu’à la montagne pour qu’ils arrivent à temps. Au cours de la nuit suivante, Mélijna se réveilla brusquement. En sueur, elle posa une main sur son cœur battant la chamade, les yeux exorbités. La Fille de Lune maudite venait d’être assermentée, elle en était certaine ! Pour une rare fois dans sa vie, ses yeux se remplirent de larmes, la rage l’étouffant presque…